(Re)découvrir le symbole du vin en Chine
C'est au cours d'une dégustation de vin offerte par sa maison que j'ai rencontré Mr Marcus Lin. Originaire de Singapour, cet homme d'affaire et amoureux de la bonne chère a parcouru les continents avant de poser ses valises dans la ville d'Hangzhou, où il dirige actuellement le Hangzhou Wine Cultural Center. Dans cet espace où se côtoient des crus venus du monde entier (USA, Australie, Japon, Europe), Mr Lin donne des cours d’œnologie en plus de gérer les ventes de la boutique et la gestion du restaurant associés. Le fait qu'un asiatique se soit lancé de son plein gré dans le commerce d'un tel "produit culturel" me paraissait assez singulier pour que je lui demande une entrevue. Récit des faits;
Mr Marcus Lin, pouvez-vous présenter brièvement votre parcours d'études et les raisons qui ont motivé ce dernier ?
J'ai grandi entre la Chine et Singapour jusqu'à la fin de mes études secondaires, avant de partir faire une première licence à Melbourne en Australie. De nombreux étudiants asiatiques partent étudier là-bas; l'Australie est la destination "occidentale" la plus proche, et est avantageuse pour certains domaines d'études comme le tourisme ou l'administration. C'est à ce moment là que je me suis découvert une passion pour le vin. En tant qu'étudiant en Hospitality Management (tourisme), j'avais des cours de gastronomie européenne, et l’œnologie occupait une toute petite partie de ces dernier. J'ai donc décidé de faire une seconde licence, cette fois-ci centrée autour de l’œnologie, dans la même université. A la fin de cette dernière, j'ai réalisé le gouffre qui existait entre ce que j'avais appris et la pratique, c'est à dire le processus de fabrication qui rend chaque vin unique. Ce n'est qu'en comprenant ce dernier que je pouvais intéresser pleinement mes potentiels clients chinois. J'ai donc décidé de partir suivre mon master au Royaume-Uni et mon doctorat en Business Administration à l'université de Denver,aux USA. Dans ces pays, "l'éducation du vin" fait partie intégrante de l'Histoire et de la culture.
Donc vous n'avez découvert le vin que tardivement, lorsque vous étiez étudiant ?
Pas tout à fait. Au contraire des chinois dont le pays n'a jamais été complétement colonisé, les singapouriens baignent dans une culture occidentale héritée de l'ancienne présence des colonies anglaises. Le vin n'est donc pas un alcool qui nous est complétement étranger, comme c'est le cas pour les chinois. Par ailleurs, Singapour est aujourd'hui l'un des pôle asiatiques les plus dynamiques en ce qui concerne le commerce du vin.
Justement, comment un singapourien de naissance qui a vécu dans des endroits si différents en vient à s'installer en Chine, plus particulièrement à Hangzhou ?
Ma propre culture, et par extension mon identité, sont liés à la Chine. Je voulais développer l'éducation du vin dans ce pays, où le produit en lui-même ne signifiait rien aux yeux et aux papilles des habitants. C'était donc un véritable objectif personnel; après mes études j'ai parcouru toutes les villes chinoises importantes tel Nanjing, Beijing, Shanghai... Beaucoup d'entreprises s'étaient déjà implantées, mais avait pour seul but le commerce du vin, et non pas son "éducation" ,c'est à dire l'apprentissage de sa dégustation et de son histoire. Ces aspects sont élémentaires, ils nous apprennent en quoi le vin a un vrai équilibre. Chaque bon vin a le sien, et il est intéressant de créer un équilibre gustatif en l'associant avec d'autres saveurs de plats. En plus d'être une ville riche qui me permette de mener mon commerce, Hangzhou me permet de retrouver cet équilibre dans ma vie de tout les jours. Elle mêle subtilement nature et industrie, est paisible sans être bondée comme c'est le cas de Shanghai ou encore de Beijing.
Pour en revenir au rapport que les chinois entretiennent avec l'alcool, en quoi est-il différent de celui des français ou des américains ?
Les chinois ne comprennent pas cet alcool, et ce pour deux raisons. La première est le goût; la grande majorité d'alcool chinois est issue de la fermentation de graines céréalières comme le riz, alors que le vin est issu de la fermentation de fruits. De plus, les degrés d'alcool ne sont pas les mêmes; plus de 4O° pour les alcools chinois, contre 12-15° pour le vin. En découle un mode de consommation différente, que je peux illustrer avec un exemple; au cours d'un repas de 10 personnes organisé à notre restaurant, 20 bouteilles de vins ont été écoulées.
Enfin, comme les chinois ne connaissent pas encore bien la culture du vin, leurs rapports avec ce dernier restent très visuel. Je dois donc être particulièrement attentif au graphisme des étiquettes des vins proposés, dont dépendent mes ventes. Contrairement aux clients français, américains ou australiens, la majorité des chinois ne peuvent percevoir la différence entre des sites de productions ou la couleur du vin, par manque de connaissances.
Comment voyez vous le futur du commerce du vin en Asie ?
La compétition entre les différents sites de production européens, ainsi qu'avec ceux américains et australiens, est énorme. Seuls quelques pays asiatiques comme le Japon proposent quelques crus à l'export. Mais le véritable problème réside dans la consommation, pas la production. En Europe, le vin est une boisson quotidienne, au moins hebdomadaire; pas en Chine. Le commerce du vin, acheminé d'Iran jusqu'à la mer de Chine, y a pourtant débuté il y a plus de 2000 ans. Cependant, sa consommation était réservé à la famille royale; et après la révolution culturelle des années 60, la culture du vin a complétement disparue de la culture chinoise contrairement au cas d'Hong-Kong et de Singapour.
Aujourd'hui, le salaire moyen en Chine est trop bas pour permettre aux travailleurs d'acheter régulièrement des bouteilles de vin importées. Cependant, l'attirance pour cette boisson se fait peu à peu sentir depuis 15 ans; mon vœu le plus cher est que sa consommation ne soit plus réservée à une élite d'ici les prochaines années. Pour cela, nos prix varient beaucoup, allant de 100 yuans (13 euros environ NDLR) à 4000 yuans (520 euros). Et les chinois s'approprient le vin dans certains de leurs comportements culturels, comme celui d'offrir des présents pour toutes les occasions plus ou moins importantes.
Je suis optimiste quand au futur de ce commerce, actuellement en pleine explosion en Corée du Sud où le climat est aussi équilibré que celui de Singapour ou Hong Kong, et où on consomme plus de vin durant la journée qu'en Chine. La douceur du climat est une caractéristique essentielle pour ce type de commerce; c'est aussi pour cette raison que j'ai choisi de m'installer à Hangzhou.
propos de M.L, recueilis en anglais par M.D.
